Arménie – arrêts, mouvement, couleur


Cet après-midi là, tout était sombre et humide le long de cette vallée arménienne et dans le monastère d’Haghpat, dallé de pierres tombales, tout était encore plus obscur et humide.
Le taxi s’était garé en contrebas sur une petite place et nul n’était venu à notre rencontre. Il y avait bien une femme assise sur un pliant à l’entrée de l’église principale mais elle avait pris la fuite en me voyant.
Un peu plus tôt, à Sanahin, dans la grisaille de l’autre versant de la vallée, une autre femme, arrivant de je-ne-sais-où derrière moi m’avait interpellée — « Девушка ! ». Elle s’était arrêtée pour m’offrir un pied de pensées, une touffe de petites fleurs violettes avec toutes ses racines. Elle se souvenait de deux mots de français appris des décennies plus tôt alors que l’Arménie appartenait à un monde différent — « Bonjour camarade ! ».
Qui m’a jamais appelée « camarade », là d’où je viens ?


Comme ailleurs dans le Caucase, ces villages anciens étaient bâtis sur les hauteurs en surplomb de ces vallées restées désertes quant à elles jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Odzun, Haghpat et Sanahin s’étirent ainsi depuis au moins un millénaire sur des plateaux déchiquetés au-dessus de la ville d’Alaverdi, à la fois proches l’un de l’autre à vol d’oiseau et séparés par des heures de marche à travers une succession de vallées profondément encaissées et coupées de rivières qui les cisaillent.
Alaverdi était en contrebas comme en terre étrangère.

Toutes les villes de ces vallées appartiennent à un autre monde que les villages des hauteurs : des villes d’industries nées à la fin du XVIIIe siècle, ou au XIXe, ou plus tard encore avec l’URSS, villes riches, actives et populeuses — villes ruinées aujourd’hui.
La marshrutka d’Erevan, une épave crasseuse, nous avait abandonnés le matin à Vanadzor, l’ancienne Kirovakan, quelque part entre l’un ou l’autre des gigantesques complexes chimiques à l’arrêt qui encerclent la ville. Le taxi avec lequel nous avions continué était conduit par un Arménien de Rostov sur le Don, un conducteur de bus scolaires à la retraite vivant d’aller-retour entre la Russie et l’Arménie. De Vanadzor, il nous a conduit par la vallée vers Alaverdi, une autre ville industrielle dévastée, dont l’abandon encombre une vallée obscurcie par la poussière de cuivre.
Une vallée comme un couloir oppressant : la vallée suit la rivière, la route suit la vallée, la voie ferrée suit la route et rien ne peut sortir de la vallée à moins de se hisser entre les rochers.


À Alaverdi, nous avons déjeuné près d’une station-service juste avant le pont, une simple baraque de planches avec une seule table, une large peinture représentant le mont Ararat et une jeune patronne un peu distante aux cheveux décolorés qui, agitée par notre passage, a tenu à nous faire goûter de tout ce qu’elle avait.

A un moment, elle m’a appelée à l’arrière de sa baraque, m’invitant à avancer sur le petit balcon qui surplombait la rivière. D’un large mouvement du bras, elle m’a offert la vue : ce qu’elle aimait par dessus tout en ce lieu, me dit-elle, c’était la beauté du paysage — tout est si beau ici, la montagne, le torrent en bas, les arbres…

Et moi, j’aurais tant voulu que cette beauté me soit accessible. Voir moi aussi la beauté de ce lieu, de cette bolge qui, ce jour-là, était le lieu le plus terrifiant qu’il m’ait été donné de rencontrer : les roches déchiquetées et souillées de neige rougie, l’eau brune de boue cuivrée comme une pâte malsaine en dessous de nous, les arbres encore dépouillés de feuilles mais chargés de centaines de sacs en plastiques multicolores — et les façades caverneuses des usines et des immeubles — tout cela mêlé dans une même interrogation : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Je lui ai dit : oui, le printemps va arriver et je suis rentrée.


La voie ferrée dans la vallée, c’est celle qui va d’Erevan à Moscou. Dans le train Moscou-Erevan qui, en 1991, traverse un pays qui se désintègre, le cinéaste Artavazd Pelechian filme, caméra à l’épaule, des visages. Visages d’hommes et de femmes, visages d’enfants, visages qui vivent, visages qui s’endorment, chacun pris dans le défilement d’un voyage dont l’horizon n’apparaît que par fragments avant de se clore sur lui-même. Pelechian, né en février 1938 à Leninakan en Arménie soviétique, est un réalisateur d’essais cinématographiques, un documentariste et un théoricien du cinéma. Ses films sont essentiellement des courts ou moyens métrages presque muets même si le son y tient une place centrale.

Artavazd Pelechian, La fin (Конец), film en 35 mm, noir et blanc, 8 minutes, 1992.

La voie ferrée n’est pas abandonnée, il y passe encore sans doute quelques trains chaque jour — mais elle mène désormais une autre vie. La vallée n’est pas encore abandonnée non plus, elle s’endort, elle s’éteint. Ils sont nombreux à partir au loin.



Quitter la vallée alors, monter, laisser tout derrière soi. Laisser la voie ferrée, la route, les villes, les machines, les usines, la rouille, le ciment effrité, les débris, la neige sale.
Monter vers les arbres.



Monter.
Vers les villages.
Vers tout qui ouvre ses portes au passant, au voyageur, au vagabond.
Vers la mémoire.






Le printemps finira bien par arriver.

Prokudin-Gorsky, Jeune femme arménienne en vêtements de fête, Artvin, ca. 1905-1915.