Au Kosovo, des monastères


Jamais je n’aurais pensé visiter de monastères sous protection militaire.

Cet après-midi, quittant l’orage sur Novi Pazar en Serbie méridionale, nous étions entrés au Kosovo depuis le Monténégro par la route spectaculaire qui franchit le col à plus de 1800 m. Au poste frontière, alors que nous achetions une assurance (la carte verte n’est pas valable au Kosovo), les chauffeurs routiers nous avaient prévenus des dangers de la route, répétant langsam, langsam fahren, et dessinant en l’air à grands gestes les épingles à cheveux, les descentes vertigineuses et les loopings sans doute de quelques terrifiantes montagnes russes.
De là-haut en effet, la plaine est restée longtemps invisible.





A Peć, nous voulions visiter le Patriarcat dans les gorges de la Rugova, puis le monastère de Dečani plus au sud. Le premier siège de l’Église orthodoxe serbe fut fondé au Moyen Âge à Žiča près de Kraljevo, alors à proximité de la frontière nord de l’État serbe médiéval, mais comme la région était à cette époque régulièrement soumise aux guerres, les premiers évêques déplacèrent le siège de leur autorité vers Peć, aujourd’hui au Kosovo, sur un site protégé par des montagnes presque infranchissables.

La paix n’arriva pas davantage et le monastère dut se placer pendant des siècles sous la protection des uns et des autres, qu’il s’agisse des Ottomans ou aujourd’hui de la KFOR.

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Dans Peć, nul panneau n’indiquait la direction du Patriarcat, pas plus que ne serait indiqué par la suite le monastère de Dečani : seule figurait la direction des gorges de la Rugova et son parc naturel. Le Patriarcat figurait en revanche très clairement sur notre carte, juste au début de ces gorges, mais alors que nous avions suivi longuement la route au pied des falaises, croisant de joyeux cortèges de mariage albanais, aucun monastère ne nous était apparu. En fin de compte, avisant une voiture de police au pied de l’une des ces guinguettes portant l’enseigne fallacieuse de « pizzeria », nous avons demandé notre chemin.
Le Patriarcat ? Nous l’avions dépassé depuis longtemps.
Le policier maniait un anglais rugueux, don’t worry, you drive one kilometer maybe two, I call my colleague, he make you signs when you come on the road, you see him. Il téléphona longuement, décrivant la voiture immatriculée en France et, oui, oui nous assura-t-il, he make you signs when you come on the road, you see him, you can go.
Un kilomètre, puis deux, et pas plus de monastère en vue — juste une sorte de camp militaire avec de longs murs protégés de barbelés et un ou deux miradors. Un poste de garde que nous dépassons avant d’apercevoir le soldat fatigué qui nous fait signe de la main sans se lever de sa chaise. Nous sommes bien au Patriarcat. Le poste de garde et la barrière abaissée portent l’emblème de la KFOR et nous devons laisser là nos passeports — comme nous les laisserons plus tard au monastère de Dečani — après avoir passé les chevaux de frise en quinconce, la halte devant un véhicule blindé et les questions des militaires (bien entendu, il fallait aussi que nous déposions nos armes, cela va de soi).



La barrière passée, la route s’incline doucement vers la rivière et nous sommes seuls. Les grands murs bétonnés dévoilent d’autres murs plus anciens. Le portail du Patriarcat ouvre vers l’ouest face au cours d’eau et le monastère nous apparaît comme une île : l’enceinte avec les bâtiments monastiques qui forment un cercle, une orbe au centre de laquelle s’étend le jardin avec ses canaux et son mûrier planté au XIIIe siècle — l’église au fond derrière les branches étales — comme une image de la Jérusalem céleste.
Une, deux nonnes passent sans se presser. Une autre avec un seau. De très jeunes, de très âgées.
Oui, vous pouvez manger des mûres, la vieille dame vêtue de gris abaisse la branche pour que nous cueillions des fruits. Les mouches bourdonnent au-dessus du ruisseau. Le jus bleu des mûres tache les dalles.

Comme bien des églises de monastères en Serbie, le complexe du Patriarcat est peint en rouge sur le modèle des églises du Mont Athos et il subsiste des traces de fresques sur la façade du narthex. Derrière le chevet et sur le côté nord, on trouve un petit cimetière où non loin des nonnes repose un homme d’autrefois au visage fiévreux.

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Mais l’architecture extérieure avec ses absides et ses coupoles ne révèle pas immédiatement la complexité de l’organisation intérieure du bâtiment.
Dans le narthex obscur ouvrent trois portes : ce n’est pas une seule église ici mais un complexe de trois églises jointes, plus une quatrième sur le flanc sud du bâtiment. La porte centrale donne sur une courte nef à voûte en berceau plongée dans l’obscurité, telle un tunnel à franchir à tâtons pour rejoindre l’ineffable, l’espace ouvert sous la coupole : c’est l’église des Saints Apôtres, la plus ancienne des trois, fondée peut-être par Saint Sava lui-même vers 1250. La porte de gauche donne accès à Saint Démétrios, plus petite et inondée de lumière, celle de droite à celle de la Vierge Hodegitria, plus large, plus haute. La quatrième église, fermée, est celle de Saint-Nicolas.

Le narthex dallé de marbre, lumineux, entièrement couvert de fresques vers le milieu du XIVe siècle, prépare à la vision des trois grandes églises qu’il précède. Mais il était également le lieu où se tenaient les conciles de l’Église serbe d’où l’insistance dans le décor sur les missions des apôtres et le message évangélique : le cycle de fresque représente les miracles et les paraboles tels qu’ils sont décrits par les Évangiles et dans l’ordre dans lequel ils seront lus lors des liturgies de Carême. Au-dessus de la porte centrale, la rencontre entre le Christ et la Samaritaine accompagne la guérison de l’aveugle.


Agni parthene (Oh Vierge pure). Chant d’église serbe d’origine grecque, chanté par Divna Ljubojević

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Celle qui nous rejoint là est très âgée, toute petite et frêle. Appuyée à un long bâton recourbé, plus haut qu’elle sans doute, elle parle d’une voix claire — passionnée et érudite. Elle nous lit les images comme elle lirait une langue lointaine et familière à la fois, elle parle des images qui évoquent des textes et des textes qui sont contenus dans les images, elle relie chaque fresque à la suivante, elle dévoile ce qui se cache dans la peinture, elle évoque non pas tant les hommes du XIIIe siècle que la pensée de leur temps : et soudain, les fresques prennent vie et la pensée prend forme sous vos yeux. Comment transmettre cet instant ?

Le narthex, les trois églises allongées l’une à côté de l’autre, les murs, les voûtes, les coupoles, tout est couvert de fresques peintes il y a près de huit cents ans par des artistes venus de Salonique. Tout en haut du naos, dans cette église des Saints-Apôtres qui se voulait la réplique du Cénacle de Sion à Jérusalem, l’ascension du Christ. En dessous, en cercles successifs, les anges, les apôtres dansent les mains levées pour célébrer la messe céleste.
Sur le mur sud, pris dans le croissant au-dessus de l’arc, le Christ appelle Lazare. Le peintre, n’ayant pas la place de représenter Lazare debout, a choisi de montrer le moment qui précède l’appel, ce moment où Lazare ne s’est pas encore levé. Un homme en rouge étire un long ruban depuis le corps qui s’assied dans sa tombe, la bandelette qu’il déroule au fur et à mesure que les péchés de Lazare tombent — mais le plus surprenant est que, pris dans la courbe sur la gauche, le Christ debout a les yeux à la hauteur de ceux de Lazare assis dans ce tombeau noir qui dessine une croix, et leurs regards se croisent au-dessus de l’homme en rouge qui s’arrête dans sa tâche et attend, une main levée en signe d’interrogation. Plus haut, presque à la verticale de Lazare qui ressuscite, saint Thomas glisse deux doigts dans les plaies du Christ — et ce sont comme trois questions, trois interrogations qui se succèdent sur ce mur.
Sous la voûte, la nativité fait face au baptême dans le Jourdain. Les deux scènes sont liées l’une à l’autre par le long rayon argenté qu’émet de part et d’autre de la voûte, l’étoile de l’Esprit saint. En face, sur le mur nord, juste au-dessus de la voûte, le Christ est allongé à droite dans la courbe de l’arc. Ainsi couché sur une étoffe rose, il participe à la Cène allongé et à part — déjà séparé des apôtres presque invisibles dans l’obscurité qui noie cette table, cachés derrière les grands plats. Les apôtres sont sur le devant de la scène, juste au-dessus et comme projetés sur l’arc qui s’avance sous la coupole, pour le repas de la Pentecôte saisi dans la lumière et l’or.

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A quelques kilomètres de là, dans une autre vallée au fond des bois, le monastère de Visoki Dečani a été construit sur l’ordre du roi Stephane Uros III (1321 - 1331) par un architecte franciscain, Fra Vita, et des bâtisseurs dalmates venus de Kotor.

Elle aussi enserrée dans le cercle de ses murs autrefois fortifiés, elle aussi protégée de barrières, grilles, chevaux de frise, soldats, barrières, filets de camouflage, blocs de béton, l’église de Dečani se découvre comme une apparition venue d’ailleurs, loin vers le sud de l’Italie peut-être. Raffinement des portails et des fenêtres sculptés, grain de la pierre blanche, marbres à peine grisés, à peine rosés, bandes lombardes qui courent le long des murs. Tout semble de l’extérieur annoncer une longue nef romane et son transept mais un tout autre plan se cache derrière les murs, un narthex à double nef perpendiculaire à l’église, le naos et le chœur inscrits dans un carré — et là encore, vertigineuse quand on la contemple tête renversée, toute la haute église (c’est le sens de visoki) est couverte de fresques.

Charte de fondation du monastère, XIVe siècle. Le roi Stéphane Uros III de Dečani figure sur l’une des fresques de l’église suivant le schéma iconographique byzantin montrant l’empereur en bâtisseur d’églises.

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Au pied de l’iconostase, le sarcophage du roi fondateur, Stéphane Uroš III de Dečani, mort en 1331 et resté intact dit-on jusqu’à nos jours. Derrière lui, sur le mur ouest, l’immense fresque de la Parousie ou Second avènement montre le Christ descendant du ciel sur un trône porté par des anges, l’évangile ouvert sur les genoux et les instruments de la Passion déployés sur cet étrange voile blanc en losange et, juste au-dessus du portail, sous le Christ Juge, l’Assomption de la Vierge. Comme à Peć, l’une des chapelles comporte un cycle de fresques consacrées à la Genèse, une autre est consacrée à la vie de la Vierge ; un mur raconte les actes des apôtres, d’autres alignent les saints soldats comme saint Demetrios et tous ces archanges dont le fil de l’épée vient trancher les péchés — en tout, ce sont un millier de scènes qui couvrent les murs.

Un moine taciturne nous suit lentement dans l’église, la voix comme un murmure et les gestes rares, comme une grande ombre patiente à nos côtés. Il nous invite à monter au quartier des moines et reste seul dans le jardin.
Nous prenons le café sur les grandes tables sous la galerie. Des voix, non loin, derrière les portes closes. Dehors, les mouches bourdonnent sous les arbres.

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