Sur les routes, en lisant


Vers Odessa

Bien sûr, j’ai toujours aimé les chiens.
Les chats aussi.
Mais peut-être davantage les chiens, surtout les chiens inconnus. Je me souviens, toute petite, de m’être trouvée nez à nez avec un chien (littéralement nez à nez, j’étais vraiment très petite) et de penser « je n’ai pas peur, ce chien ne me fait pas peur ». Il a fallu quelques décennies et un chien errant sur Leningradsky Prospekt à Moscou, un de ces chiens qui courent en meute dans la ville, affamés et méprisants, il a fallu ses dents qui claquent sur ma jambe, pour m’apprendre à avoir peur des chiens — de certains chiens au moins, en certains lieux.
Seul le voyage vous enseigne à prendre la mesure du réel, du vivant, de ce qui dort comme de ce qui veille, ce qui guette, ce qui chasse. De ce que le réel mord aussi, de ce qu’il mange.
C’est que le réel est si rare en bas de chez soi.


Avant d’affronter le réel, on lit.
Lire est une autre sorte de réel, un réel bien aimé et familier. Un réel avec le chat allongé de tout son long sur le lit contre soi.
Lire la nuit.
Lire dans le métro.
Lire dans les jardins.
Lire dans les cafés avec le bruit de Paris autour de soi, les voix familières, ce couple à la table voisine dont on suit la conversation (elle vient de Shanghai pour étudier le cinéma — il est cinéaste — elle l’ennuie — il reste très courtois).
Ecouter et lire en même temps : on marche sur une route arménienne avec The Crossing Place : A Journey among the Armenians * de Philip Marsden. Il voyage à travers le Moyen Orient, l’Europe de l’Est et ce qui était encore l’Union soviétique, en 1991. Quelques heures à Odessa à chercher un bateau inexistant pour Sotchi, le train jusqu’à Kerch, le souvenir d’Isaac Babel, Ossip Mandelstam. Un tremblement de terre à Poti, le ferry qui entre dans le port de Batoum. La guerre civile en Géorgie. La guerre civile en Arménie. Et Mandelstam encore et encore. Je reprendrais bien du thé.
La nuit tombe, on a rendu visite au poète, un prêtre a de l’essence, il descend vers le sud, il a la barbe et les yeux gris des fedayis, on entend des tirs automatiques dans le lointain vers Gori ou Tatev ou Gharan ou Zangezour, les villageois plongent dans les fossés, le Karabagh est si près et non, les taxis refusent d’aller vers le sud, les hommes boivent sec, la radio grésille et puis on tourne la page « and I thought of how every one of these evenings had contained in them this — these men, these villages, and all that inherited fear of lost land », c’est la fin. On se lève et on rentre chez soi dans la nuit tiède.

Lire pour partir à Odessa ?
Enfant, j’avais lu Au loin une voile, de Valentin Kataiev. J’imagine qu’on pourrait encore le trouver en cherchant bien. Kataiev vous dites ? Non, en français, c’est indisponible.
Allez plutôt voir du côté de Ilf et Petrov (un autre Kataiev, ce Petrov), Les douze chaises et Le veau d’or. Oui, si on lit encore de la littérature soviétique aujourd’hui en France, ce n’est peut-être plus tout à fait la même. *
Ah, et Isaac Babel.
Babel entièrement retraduit l’an passé en français par Sophie Benech et publié dans cette magnifique maison d’édition Le Bruit du temps, aux côtés d’Ossip Mandelstam, de Zbigniew Herbert, de Léon Chestov, de Julius Margolin ou de Peter Handke et D.H. Lawrence. *

Lire Cavalerie rouge une fois dans sa vie, ne plus jamais vouloir le relire. Le relire un peu tout de même. Lire Les récits d’Odessa de temps à autre, ou ces premières nouvelles autobiographiques. Les lire et ensuite, marcher dans Odessa et y penser très fort.



Parfois, on y est un peu. Dans la cour où a grandi Benia Krik, les enfants courent toujours derrière les chats. Les chats mangent du poisson, ça les rend intelligents.

Quand ils vont aux bains, et qu’ils ont bu un peu, les vieux Odessites se prennent toujours pour le fondateur de leur ville, ce Richelieu dont la statue en tribun romain trône en haut des grands escaliers qui rejoignent le port.


Il y a des jeunes filles qui attendent leur destin. Immobiles, perdues dans leurs pensées, closes sur elles-mêmes, absentes à tout ce qui les entoure, elles écoutent la musique que crache leur téléphone. Comme un moment de désolation dans la Moldavanka. L’une des désolations de la Moldavanka, au plus sale, au plus pauvre, au plus oublié d’Odessa.


Villages

On roule. On suit des rivières. On suit la voie ferrée. On suit les montagnes.
On essaye de ne pas penser à Cavalerie rouge mais on croise trop de chevaux pour ne pas y penser un peu. Isaac Babel, Juif d’Odessa, myope et maladroit, n’ayant jamais vu un cheval de sa vie, rejoignant un régiment de cosaques.

La route traverse des villages — villages qui furent… Qui furent.
Le café Mirage et ses toilettes, à Halych, Галич, Halicz, Halici, Heylitsh (העליטש), Halics, Galic. Austro-hongrois, galiciens, roumains, juifs, polonais, hongrois, je ne sais plus…
Villages, villes, pays dont les noms ont changé tant de fois.
Dont les habitants ont changé aussi.




Villages ukrainiens, si paisibles, si idylliques sous leurs arbres en fleurs, avec leurs maisons crépies de bleu pâle.
La chaussée de terre, les puits à balanciers.
La torpeur du printemps qui se lève.




Tout est si vert et paisible et les livres sont si terribles. Faut-il tout savoir d’un pays quand on le traverse ?
Ici autour de Tchernivtsi — en roumain, Cernăuți ; en allemand, Czernowitz ; en yiddish, טשערנאָוויץ (Tshernovits), en polonais, Czerniowce, en hongrois, Csernovic, en russe, Черновиц (Chernovits) —, ce fut la Roumanie.
La Roumanie ? Et brutalement dans le jour qui descend, je pense à ce passage de Kaputt * où Curzio Malaparte, quelque part vers 1941 ou 1942, passe la nuit dans l’un de ces villages, entre Roumanie et Ukraine. Oui, lire Kaputt avant de voyager ici.


Lire des poèmes aussi. Celan. Ausländer.
Lire ce recueil publié l’automne dernier en français : Ecrire c'était vivre, survivre : Chronique du ghetto de Czernowitz et le déportation en Transnistrie 1941-1944, * un ensemble de textes rassemblés et traduits par François Mathieu pour les éditions Fario. Des poèmes, des récits, des souvenirs, des lettres et journaux pour dire le temps de la destruction — les corps dans la forêt — les fous — les.
Paul Celan, Rose Ausländer, Alfred Gong, Alfred Kittner. Des poèmes par-dessus tout.


Lire encore.
Lire ce qui est le plus terrible, ce qu’on ne voit pas dans ce vert et ce blanc des cerisiers en fleurs. Lire Le livre noir de Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman. *
Puisqu’il est traduit en français, lire Terres de sang de Timothy Snyder. * Puisqu’il n’est pas traduit en français, lire si on peut en anglais, du même, The Reconstruction of Nations, Poland, Ukraine, Lithuania, Belarus, 1569 – 1999. * Pogromes, guerres, révolutions, Petlioura, massacres, guerres civiles, Bandera, nettoyages ethniques — indépendance, réconciliation, paix.
On reprend son souffle.


Lire pour marcher dans Bolechów et y regarder chaque maison en pensant aux caves et aux trappes, lire pour marcher dans Bolechów en tournant le dos à la synagogue. Lire Les disparus de Daniel Mendelsohn. *
Lire pour traverser la Galicie. Lire pour s’y arrêter.



Lire bien avant ou bien après, lire pour penser, pour arpenter ces villages et ces synagogues et ces cimetières et ce monde disparu, ce gros livre qui m’a accompagnée pendant des mois, il y a une dizaine d’années de cela, Témoins du futur : Philosophie et messianisme de Pierre Bouretz, * qui a été traduit en espagnol, en anglais, en italien au moins et qui suit, relie, oppose, rencontre Hermann Cohen et Emmanuel Lévinas, Ernst Bloch et Leo Strauss, Franz Rosenzweig et Gershom Scholem, Walter Benjamin, Martin Buber et Hans Jonas. Un livre qui ouvre des portes et aide à en franchir le seuil.

Funérailles

Et après tant de livres, le réel.

Après tant de cimetières morts, après tant de cimetières abandonnés, il restait le long des routes les autres cimetières, ceux des vivants, alignant leurs croix de fer peintes en bleu entre les cerisiers en fleurs, les bouquets d’orties et les poteaux électriques — comme les villages alignent leurs maisons crépies de bleu, comme les routes alignent leurs camions bleus.


Nous suivons la route, toute poussière, trous et oubli, une route perdue quelque part qui égrène des villages tous poussière, trous et oubli, des villages perdus quelque part entre Kamenietz-Podolsk et Bolechów.
Puis, dans l’un de ces villages, tout s’arrête : le camion devant, et nous, et le temps. Une procession s’avance, des fleurs, des croix, des bannières — des hommes dans la poussière. Procession ? J’ai peut-être posé une question, je ne sais plus, mais j’ai entendu ce mot — Funerals.
Est-ce cela, ici, un enterrement ? Des hommes derrière les bannières, devant. L’un des ces camions bleus, ensuite. Sur la plate-forme derrière, un cercueil — la caisse marron foncé, le couvercle verni de beige clair. Sur le couvercle, une miche de pain. Derrière le camion, les femmes. Un petit groupe d’abord, leurs cierges de cire brune à la main, de grands corps raidis par la fatigue, des visages penchés vers la route, des vêtements noirs, des fichus. Une jeune femme au centre, en robe brune, voûtée. D’autres ensuite, poussant les vélos avec lesquels elles repartiront, plus tard, vers d’autres villages tout aussi bleus, tout aussi poussiéreux.
J’ai pris l’appareil, j’ai fait deux photos, sans regarder, sans cadrer, sans savoir ce que je faisais ni ce que je voulais. La première a gardé la trace de cette hésitation : l’appareil a fait la mise au point sur les taches de boue du pare-brise.



Deux ou trois choses encore. Le silence absolu (ou est-ce juste ma mémoire qui a effacé toute musique ?). Dans ce silence, la voix du conducteur du camion, accoudé à la portière, criant dans son téléphone. Dans ce silence, avec cette voix, l’image du pain sur le cercueil, encore enveloppé de la cellophane translucide de l’épicerie — avec l’étiquette de prix. Le réel en somme.

Fermer les yeux.
Ne doit-il rester, ne peut-il rester des morts autre chose que des photos ? Quand plus personne ne se souvient ? Quand plus personne n’est là pour dire ? Quand même les photos n’appartiennent plus à personne et se vendent, pour quelques hryvnias au marché au puces d’Odessa ? Quand tout a été effacé ?


Une route infinie, ce soir-là — ou un autre soir, ou un autre encore. Ukraine.


Il va sans dire que cette liste de livres est éminemment subjective, partielle, inachevée, personnelle.