Un monde minéral


— Parfois, il me semble que je vis sur Mars, me dit Sorayya accoudée à la fenêtre.

Devant nous, des murailles de roche rouge. Fournaise.
Pas un souffle de vie, pas un oiseau. Des pierres. Le vent qui brûle.
En bas, Tabriz comme un amas de cubes tombés à terre. Des cubes blancs et jaunes sous la montagne rouge.
Moi aussi je pense être dans un autre monde.


Iran, paysage minéral.
C’est ici un continent de roches colorées, l’Azerbaïdjan iranien, lâché là entre le Caucase et le nord-ouest de Téhéran et les monts Elbourz — un monde de rêve et de terres imaginaires traversées de routes anciennes, route de la soie, route des invasions turques et mongoles.
Pierre, terre, sable. Des montagnes comme de l’argile fondue par l’érosion.
Erosion visible sur les pentes, ruissellement, et les couleurs par tranches rouges, roses, grises, blanches, mouchetées de touffes d’herbes.


Parfois la montagne se répand jusque sur la route. Parfois, la route tranche la montagne. Quand elle se répand, depuis son profil tout en brisures, la terre forme des murs dans la plaine au gré des torrents qui aujourd’hui se sont taris.

Un vent de sable trace une ligne brumeuse au pied des pentes.


Puis, dans cette poussière, dans l’ocre de la terre et le jaune des chaumes, quelques kilomètres d’oasis, d’arbres, de clôtures et de peupliers, de champs verdoyants — jusqu’à ce que tout s’arrête.
Les villages de pisé imitent la roche, posé sur la terre comme des blocs de pierre grise.
Sur les chaumes, des dizaines de moutons noirs ou bruns, le jour baisse. La montagne reprend le dessus.


Nous roulons vers Jolfa, vers la frontière avec le Nakhichevan.

— ­Pourquoi regardes-tu les montagnes ? me demande Sorayya.

Elle se penche sur mon carnet et suit du regard mon crayon. Je regarde avec la main, l’œil sur le paysage, la mine sur le papier, forme après forme, ligne, pente, ombre, ondulation, arrière-plan.

— C’est beau, les montagnes ? demande Sorayya. Elle tourne les yeux vers le lointain.

Elle regarde les montagnes sans les voir : ce qu’elle cherche, c’est l’eau : une rivière, un torrent, une cascade.


Des oasis encore.

Un temps, certaines d’entre elles furent des capitales : au XIIIe siècle, Maragheh fut la capitale d’Hülegü, petit-fils de Ghengis Khan et frère de Kubilay, et Soltaniyeh celle d’Oljaïtu un siècle plus tard. De ce monde-là, l’Iran des Ilkhanides, il ne reste ici encore que pierres et terre. Ce sont des monuments tels d’immenses rochers, des pierres dressées au détour d’une rue déserte dans des villes qui semblent abandonnées dans la chaleur. Des pierres dressées dans la désolation du sommeil : tombeaux de khans mongols, tombeaux de princesses, et ce tombeau du savoir  — ces pierres qui furent l’observatoire d’al-Tusi. Et Soltanyeh, ce rocher jaune et bleu, dressé face à la montagne, seul dans le vide d’un village essoufflé, coquille creuse occupée depuis quarante ans par des échafaudages à la Piranèse.


On descend vers le sud, on quitte l’Azerbaïdjan pour les monts Zagros et le Fars, on quitte les roches rouges, on passe Téhéran, on passe Qom et ce n’est plus Mars mais un espace ténébreux malgré la lumière éblouissante d’août. Le désert par places, un lac salé à l’horizon, une steppe caillouteuse ailleurs dans la brume de chaleur.
Tout est brun et gris. Hostile.
A nouveau des montagnes mais, rien de rond, rien de rose — des hachures, des pointes, des lames, des failles, des blocs brisés.
Une lune sur la terre iranienne.


Et des oasis.
Et dans les oasis, des villes, un autre monde minéral encore, un espace qu’on construit et qui se défait lentement. Des villes formées de la terre même où, une fois abandonnées, les maisons reviennent à la poussière. Maisons de terre crue, briques d’argile jaune, enduit de terre mêlée à de la paille hachée, posé parfois même à main nue, façonné, teinté, mouluré, orné de fenêtres à jours et de portes à larges clous.
Terre crue savante et terre crue misérable, terre crue décorée et terre crue nue.
Maisons jaunes de Kashan, maisons rouges d’Abyaneh, forteresses, murs, ruelles. Et personne.
L’eau qui coule en torrent, quelque part sous nos pieds.
Des portes, des serrures, des vantaux.
Des créneaux, des trous.

Quelques chats seulement.


Dans les monuments vides, dans la pénombre, murs et coupoles redeviennent roche — la brique érodée, les enduits qui s’écaillent, les fragments de céramique, tout est oublié et ne subsiste sous les voûtes que le souvenir de montagnes qu’on aurait voulu soumettre et consacrer à Dieu.
Des voûtes, des passages, des puits et des coupoles.
La voix des passants, un coq aussi, quelque part derrière les murs de la Grande mosquée d’Ispahan, toute enserrée dans le bazar — et moi seule dans la pénombre millénaire d’une haute caverne de brique. Le grand dôme fut bâti en 1086 par Nizam al-Molk, vizir des sultans seldjoukides Alp Arslan et Malik Shah, et le plus petit, un an plus tard par le chambellan Taj al-Molk son adversaire. Deux coupoles rivales, miroirs l’une de l’autre — l’une immense, obscure et austère, écrasante de force brute comme un Léviathan de pierre, et l’autre, à taille humaine, apprivoisée et gracieuse dans sa perfection savante. 

Quand on voyage au cœur des pierres et de la terre, dans ces bâtiments encore vivants et pourtant vides et somnolents, revient ce sentiment si cher, celui qui vous saisit à Rome sous la voûte du Panthéon, dans les thermes de Caracalla, sous le Palatin ou bien, un soir d’orage, à l’abri sous les arches du pont du Gard avec l’eau qui gronde sous vos pieds : être soudain habité par le temps. Si loin —ou si près — que vous soyez allé, la géographie cesse de faire sens et vous n’êtes plus en rien nomade dans l’espace mais seulement dans le temps. Un temps austère et sévère ici, indifférent à votre existence, un temps fait d’éternité car il semble que nul n’ait jamais construit le dôme de Nizam al-Molk mais qu’il se soit toujours dressé là, comme un immense rocher creux. Les plâtres sont tombés et révèlent près d’un millénaire de briques, les quadruples colonnes et leur lourd linteau, les niches et les colonnettes, le mihrab tracé dans le mur et, là-haut, partant de la calligraphie de pierre qui borde la coupole, huit rayons solaires.

Comme au milieu de rochers, une tourterelle déploie ses ailes sous la voûte et plane avant de disparaître derrière les piliers. Silence.



Eine Sibylle

Einst, vor Zeiten, nannte man sie alt.
Doch sie blieb und kam dieselbe Straße
täglich. Und man änderte die Maße,
und man zählte sie wie einen Wald
nach Jahrhunderten. Sie aber stand
jeden Abend auf derselben Stelle,
schwarz wie eine alte Citadelle
hoch und hohl und ausgebrannt;
von den Worten, die sich unbewacht
wider ihren Willen in ihr mehrten,
immerfort umschrieen und umflogen,
während die schon wieder heimgekehrten
dunkel unter ihren Augenbogen
saßen, fertig für die Nacht.

R. M. Rilke
Une sibylle

Il y a bien longtemps on la disait vieille.
Mais elle a duré, faisant chaque jour
le même chemin : on changea les normes
et l’on compta son âge comme un bois,
par siècles. Or elle, chaque soir,
était au même endroit, noire
comme une vieille citadelle,
haute, creuse et calcinée ;
cernée par les cris et les vols
des mots qu’elle avait laissés croître
contre sa volonté,
tandis que ceux qui étaient revenus,
nichés dans l’ombre de ses sourcils,
étaient prêts pour la nuit.