Fantômes (1) – Ombres


Des ombres dans la rue

J’aurais voulu être cet homme, le premier fantôme à avoir jamais été photographié.
J’aurais remonté le boulevard du Temple, je me serais arrêté le temps de remplir mon seau à la fontaine, arrêté dans l’animation de la rue parisienne, ce matin d’avril ou de mai 1838 où Louis Daguerre a ouvert la fenêtre sur la rue devant son appareil.

Boulevard du temple – 1838

On dit de cette image que ce serait la première photographie d’une personne vivante. C’est aussi l’image d’une ombre restée seule dans un monde déserté, l’image d’un survivant après la catastrophe — ou celle d’un fantôme errant dans un monde parallèle, fidèlement semblable à celui où il avait vécu mais désormais vidé des autres et où il lui faudrait se tenir pour l’éternité, seul. J’aurais été cet homme et j’aurais cru voir la foule, j’aurais cru bavarder avec ceux qui m’auraient croisé, j’aurais imaginé les voitures autour de moi, les cris des cochers, le roulement des roues cerclées de fer sur le pavé, l’appel des rabatteurs pour les spectacles des théâtres voisins, les cloches sonner midi — aurais-je jamais su que j’étais cette ombre ?

Combien de ces premières photos évoquent ainsi un monde après la catastrophe, un monde désert, des corps fondus dans la blancheur de la lumière, des visages dévorés par les ombres, effacés dans le corps du papier ?

Ces fantômes sont partout.
Ils sont sur ces grands négatifs sur verre que réalisa Gustave Le Gray en 1859 où les immeubles apparaissent tels de blancs somnambules au cœur de fantastiques ténèbres — et dans cette étrange nuit, une figure endeuillée attend la venue du matin, assise sur une caisse.
Ils sont dans les rues de Paris photographiées par Charles Marville à partir de 1850 et surtout après 1865, dans le cadre d’une commande de la commission des Travaux historiques de la ville de Paris pour garder l’image des « anciennes voies détruites ou sur le point de l’être », avant, pendant et après les grands travaux lancés par le Préfet Haussmann.
Ce sont pour certaines des rues condamnées à la destruction et peut-être ceci explique-t-il qu’elles aient été désertées. Et puis non, pas seulement. Ce sont des rues photographiées dans le petit matin d’été, quand la lumière est déjà intense mais que les uns et les autres, pourtant, sont encore plongés dans leurs rêves et que le marcheur dont les pas résonnent sur le pavé sans même éveiller les chiens écoute par les fenêtres ouvertes le souffle de la ville endormie, qu’il installe son matériel au milieu du carrefour et saisit le sommeil avec le reflet des murs et que, lentement, arrêté entre deux rues, il laisse passer les minutes pour fixer l’image.
Mais peut-être au contraire sommes-nous au moment le plus vivant de la journée et que seul le temps de pose a vidé la rue de ses visiteurs.
Dans ces espaces obscurs laissés vides par le temps de saisie de la photographie, des ombres de passants ont parfois laissé leur trace comme ces reflets de lumière qui illuminent brutalement une façade à l’heure du crépuscule, alors que la pénombre envahit la rue : le fantôme d’un chien blanc rue Mondétour ; deux hommes fondus dans le mur au fond de la rue Sainte-Croix, aujourd’hui disparue ; une femme qui entre dans une boutique, une petite fille derrière la charrette de paniers, rue des Prêtres Saint-Germain ; un homme qui se cache derrière la charrette de quatre-saisons, alors que deux visages sortent de la boutique.

Gustave Le Gray, Quai de l’Hôtel de Ville, negatif sur verre au collodion, 1859.

Charles Marville, Rue Sainte-Croix (disparue), Paris, c. 1865.

Charles Marville, Rue des Prêtres Saint-Germain l’Auxerrois (ne subsistent que les maisons à droite), Paris, c. 1865.

Charles Marville, Rue Mondétour, Paris, c. 1865.

Charles Marville, Rue Neuve-Guillemin (disparue), Paris, c. 1865.


Des ombres sur les corps


Puis il y eut ces visages qui ne sont des fantômes que pour nous, d’une part parce qu’ils ont disparu depuis si longtemps que nous ne voyons plus en eux que des morts, et d’autre part parce que les ombres blanches, les taches obscures, les marbrures des daguerréotypes font de ces portraits des images irréelles d’êtres qui n’ont peut-être jamais eu d’autre existence que dans notre regard ou dans nos rêves — des portraits lointains autant dans l’espace de l’exploration du monde que dans le temps de l’expérience photographique.

Louis Auguste Bisson, Descendant de Canarien, 1841 – 1842.

E. Thiesson, Botocudo, 1844

Lointains dans l’espace ? Ce descendant de Canarien est l’un des tous premiers non européens à avoir été photographié, sans doute à Paris. Son portrait illustre la première publication scientifique à présenter des daguerréotypes permettant d’apprécier les caractères anatomiques des crânes. Quant à lui, l’indien Botocudo du Brésil a été photographié à Lisbonne en 1844 mais il a visité Paris, il s’appelait Manuel et sa femme Marie. Un certain Porte les loge et les présente au Museum. On veut prendre des moulages de leur visage, de leur buste, de leurs bras et jambes.
Manuel et Marie ont traversé le Paris de Marville — dans ce Paris qui va disparaître, ils ont marché boulevard du Temple et sont peut-être entrés dans les théâtres.
Acteurs, spectateurs ? Habillés, costumés, nus ? Applaudis, moqués, examinés, mesurés ?

Henri Jacquart, Ali ben Mohamed, 29 ans, arabe de la plaine, septembre 1851.

Ceux-là aussi ont été photographiés à Paris. Vingt ans après la conquête de l’Algérie, les cavaliers arabes ne combattent plus et ne sont plus que les ombres de ceux qui ont tenu en échec des années durant l’armée française : ils sont venus pour un spectacle nommé Les enfants du désert et organisé par le Museum où ils jouent une fantasia sur le Champ de Mars pendant le mois de juin 1851. Eux aussi sont photographiés et on réalise un moulage de leur corps pour la science — mais, tels des artistes de variété, ces cavaliers laissent leur nom sous leur portrait et sont payés pour prendre la pose.

Henri Jacquart, Ali ben Moussada, 26 ans, natif de Berrami près de Tripoli, septembre 1851.

Henri Jacquart, Hamoud ben Mohamed, 23 ans, né à Alger, septembre 1851.

Henri Jacquart, Hamoud ben Mohamed, 23 ans, né à Alger, septembre 1851.

Si les daguerréotypes de Joseph Philibert Girault de Prangey, retrouvés en 1920 dans une pièce oubliée de sa propriété, et qui sont les plus anciennes images photographiques du Proche-Orient, teintés de bleu, nous apparaissent comme des corps fantômes, c’est par l’effacement, le fondu des lignes du cliché. Cet effacement, la fonte de l’image, le bleu qui l’enveloppe, évoquent d’autres images elles aussi fondues, mais dans le mur sur lequel elles furent peintes, ces fresques de Cimabue dans la basilique supérieure d’Assise dont ne subsiste qu’une sorte de négatif jaune et noir sur fond bleu.
En revanche, ces fantômes blancs qui voilent ces corps d’Afrique de l’Est viennent d’ailleurs. Charles Guillain a voyagé de 1846 à 1848 sur le brick Du Couédic. Parti pour un voyage d’exploration, il débarque à Zanzibar en pleine guerre de succession. En voulant descendre à terre, la chaloupe embarque un paquet d’eau de mer au passage de la barre et tous les appareils furent mouillés. L’humidité saline, sans détériorer totalement les plaques, a nui à leur préparation ultérieure et Guillain n’obtint plus que des épreuves nuageuses qu’il se résigne à conserver.
Ainsi avons-nous des portraits d’individus, de personnalités dont le nom rayonne comme un talisman — Aziza, nièce du gouverneur de Zanzibar. Solennellement revêtue de ses plus beaux atours, couverte d’or, de soie et de bijoux, de perles de verre et d’anneaux, elle se perd en une masse grisâtre avec une tache comme un masque de mutisme sur le visage que Guillain inscrit sur la plaque de métal.

Charles Guillain, Femme de Gouragué, Abyssinie, octobre 1847.


Charles Guillain, Jeune fille de Mombasa, mai 1848.

1 comentario:

Tamas Deak dijo...

Ici, dans notre Este-Europe il y a plus signification de ces ombres parce qu'il avait plus de tragédies.
Les Polonaises sont seules ombres de Varsovie avant 1945.
Mais ceux qui les grandes plus tragédies sont-ce sont les ombres des membres de famille.
Mon famille a dû déménager cinq ou six moins: de Délvidék (le region de Szabadka) á Transsylvania, de Transsylvania á Petit-Hongrie, dans Hongrie de Nyergesújfalu á Budapest, alors á Monor, alors á Budapest de nouveau et finalment á Monor. Donc il avait très facile de perdre beaucoup des photos des grands-pères. J'ai pu retrouver une photo de mon père de arrière-grand-père après visiter cinq personnes dès mes apparentes.
La génération de mes grands-pères compte huit personnes. En 1950 quatre sont mortes, deux vivants dehors des borders de Hongrie et seule deux vivantes quand j'ai naît ... donc pour moi de sa personnalité ne reste que je peux imaginer : les ombres.