Derrière de hauts murs


A la veille de quitter l’Iran, en août dernier, nous dînions avec un riche négociant en textile quelque part sur les hauteurs au nord de Téhéran.

Sa fille violoncelliste, une amie d’amis, nous avait décrit la vie musicale à Téhéran, entre musiques classiques occidentale et orientale, entre jazz et chants traditionnels, entre voix d’hommes et voix de femmes — entre concerts publics et moments clandestins.

Dans sa voiture, en venant à travers les embouteillages habituels en soirée, nous avions écouté quelques uns de ses morceaux préférés jusqu’à ce que nous arrivions au pied de l’immeuble, une tour d’inspiration parisienne avec toit d’ardoise mansardé et volets blancs, plantée au milieu d’un jardin vert émeraude clos de grilles dignes de Versailles. Là-haut, dans un salon immense aux stores baissés, aux rideaux tirés, plongé dans la pénombre, nous avions échangé des paroles banales avec la jeune femme et sa mère, chacune de nous assise à des mètres l’une de l’autre — avant de dîner avec le maître de maison et d’échanger des propos tout aussi banals, à une vaste table, chacun de nous assis à des mètres les uns des autres.

La scène était troublante — aucun objet personnel, aucun signe de vie dans la pièce, le vide. Des meubles refermés sur eux-mêmes. Le son distant d’une chaîne qatarie dans le lointain — l’héritier de la maison de commerce, professeur de ski à ses heures perdues, attendait le retour de la neige.

Plus tard, alors que je m’apprêtais à partir, le négociant me fit admirer sa collection de tapis — rien que des tapis d’Ispahan du modèle plus fin, le plus soyeux, le plus lisse. Le plus fin, vraiment. Des dizaines tous sensiblement identiques, blanc et crème.

Il insista sur la finesse, le nombre et la qualité des nœuds, leur régularité — rien à voir, me dit-il en retroussant ses lèvres avec morgue, rien à voir avec les tapis de Tabriz. Là-bas, ils travaillent avec un crochet métallique — non, ces tapis-ci sont entièrement noués à la main, tout le travail est fait avec les doigts — mais il faut des doigts très fins, des doigts les plus fins possible pour qu’il n’y ait pas d’irrégularité. Il s’arrête et sa main esquisse un geste : il dessine en l’air une toute petite main puis flatte une petite tête invisible, assise très bas en dessous de nous.

Haute comme ça.


Kayhan Kalhor & Madjid Khaladj, Endless Endearments (Har Saayeh, Khaasti…). Du CD Voices of the Shades (2011)

Ici encore, j’étais dans un monde qui m’était étranger.


Il y a un siècle, un siècle et demi, au temps des Qâdjârs (1785-1925), les riches négociants persans ou arméniens se faisaient construire des maisons aussi somptueuses que des palais. Sans doute eux aussi faisaient taire épouses, fils et filles quand, assis sur leurs tapis les plus fins, ils accueillaient leurs invités venus de loin.

Mais leurs palais ne se dressaient pas au-delà de grilles et leurs jardins ne se montraient pas aux passants : à Kashan, Ispahan ou Shiraz, ces maisons orgueilleuses se cachent toujours derrière de hauts murs. A Kashan, ce sont même des murs aveugles et bas comme si elles n’étaient que de modestes cubes de terre alors qu’elles descendent leurs étages en profondeur dans le creux de leurs cours, toujours plus bas vers l’eau qui affleure ; à Shiraz, des murs plus hauts laissent dépasser la cime des arbres de merveilleux jardins.

La maison Abbasi est la plus vaste des maisons traditionnelles de Kashan, de ces maisons historiques de l’époque qâdjâre qui se regroupent toutes dans le même quartier, à quelques centaines de mètres de la mosquée Āghā Bozorg, avec sa coupole de terre jaune et sa cour creusée en contrebas.

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Bâtie à la fin du XVIIIe siècle, la maison Abbasi est un somptueux exemple de résidence persane traditionnelle : un labyrinthe immense aux multiples cours, à la fois très semblables et pourtant toutes différentes. La maison aurait été construite pour une famille de clercs mais elle semble assez vaste pour abriter des dizaines de personnes. Maison forteresse, entièrement close sur elle-même derrière ses hauts murs, elle possédait dit-on plusieurs passages secrets qui permettait de fuir la ville en cas d’attaque.

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Comme dans d’autres maisons, elle comporte une pièce au plafond couvert d’éclats de miroirs afin d’avoir l’impression, la nuit, à la lumière des bougies, de se trouver sous un ciel étoilé.


Kayhan Kalhor & Madjid Khaladj, Separating Shades (Saayeh-Roshan). Du CD Voices of the Shades (2011)

La maison Tabātabāei

La maison Abbasi est la plus ancienne et sans doute la plus belle, mais peut-être pas la plus surprenante des maisons historiques de Kashan. Trois de ces maisons ont été bâties au XIXe siècle par le même architecte, Ustad Ali Maryam : la maison Tabātabāei autour de 1840, ici, puis l’extraordinaire maison Borujerdi (1857) et le Timcheh-ye Amin od-Dowleh (en 1863).

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La première, la maison des Tabātabāei (Khāneh-ye Tabātabāeihā) fut construite dans les années 1840 pour de riches négociants en tapis, actifs tout au long de la route de la soie. La maison, d’une très grande beauté et harmonie, est construite autour de quatre cours. Les murs étaient peints et gravés, les fenêtres décorées de vitraux. La maison s’organise symétriquement tout autour de la cour principale et d’un un long bassin. Le père de famille et maître de maison recevait ses visiteurs dans le pavillon central, au croisement de quatre cours, d’où il pouvait veiller sur le bon fonctionnement de la maison — d’autant plus que ses fils mariés étaient logés dans les bâtiments de part et d’autre.


Kayhan Kalhor & Madjid Khaladj, Devotion of the Unveiled (Paaybandi-e Oryaan). Du CD Voices of the Shades (2011)

La maison Borujerdi

La maison Borujerdi (Khāneh-ye Borujerdi) est une autre des maisons historiques de Kashan, la plus surprenante sans doute. La maison fut offerte en 1857 en cadeau de noces à la femme de Haji Mehdi Borujerdi, un riche marchand de la ville. La mariée était originaire de la famille Tabātabāei, pour qui Ustad Ali avait construit une maison quelques années plus tôt — celle que nous venons de voir plus haut.

La maison s’organise autour d’une seule longue cour. Les pièces principales sont ornées de peintures du peintre Kamal al-Molk. Trois badgirs (tours à vent) hautes de 40 mètres aident à rafraîchir la maison les jours de chaleur : c’est tout un système de climatisation naturelle qui joue sur la différence entre la température extérieure et la température intérieure. Le décor, le plan de la maison sont caractéristique de l’architecture persane traditionnelle : bas reliefs de la façade en stuc ; les trois entrées de la maison disposées de façon à contraindre celui qui arrive à changer de direction par rapport à l’extérieur (biruni) en entrant dans un espace orienté quant à lui dans la direction de La Mecque ; les bâtiments organisés autour de cet axe matérialisé par le bassin central qui orne une cour plantée de grenadiers et de figuiers.

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Mais la partie la plus étrange n’est visible que de l’extérieur. Il faut monter sur le toit du hammam adjacent pour découvrir les coupoles qui ornent la maison Borujerdi.

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A Shiraz, l’architecture est très différente — plus riche sinon plus originale. Ce sont ainsi deux très belles maisons qui se font face, de part et d’autre d’une rue étroite, jaune et sèche, à l’est du bazar du Régent. Au-dessus des murs, on ne voit que les branchages des palmiers qui s’agitent dans le vent. Derrière les murs, le Bagh-e Eram ou jardin du paradis a été dessiné à la fin du XIXe siècle sur le modèle des jardins persans créés par les Seljukides sept ou huit cents ans plus tôt.

Au fond de ce jardin, c’est un petit palais plutôt qu’une maison, la maison Qavam bâtie entre 1879 et 1886 par Mirza Ibrahim Khan — la famille Qavam étaient des marchants originaires de Qazvin qui avait suivi l’établissement de la dynastie Zand à Shiraz au XVIIIe siècle et y avaient accédé à de hautes fonctions : Mirza Ibrahim Khan fut le Gouverneur de la région du Fars. La maison Qavam n’était qu’une partie de la résidence familiale, celle destinée à accueillir les hôtes : une maison tournée donc vers l’extérieur (biruni).

De l’autre côté de la rue, mais reliée à la première maison par un passage souterrain, on trouve la maison Zinat al Mulk — une maison conçue pour la vie familiale, tournée donc vers l’intérieur (andaruni).

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2 comentarios:

Kati Dd dijo...

"Haute comme ça." C'est macabre.

Catherine dijo...

C'était bien mon sentiment.