A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages


Partie précédente
Anna ?
Anna en spectre traversant la maison endormie ?


Album de famille:
Alba 1867
Pretoria, 1880
Pretoria, 1885
Pretoria, 1890
Hong-Kong, 1897
Marseille, 1900
Paris, 1904
Valenciennes, 1918
Buenos Aires, 1930
Ou Anna ?
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ?
C’est elle qu’Adolf va épouser.

Ils se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français, protestante et née dans une famille de fermiers de la région du Cap en Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.

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Bien entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale, transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans les archives sud-africaines.

La première est une très jeune fille — innocente — qui s’échappe de la ferme familiale près du Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère. Elle se remarie et meurt en couches en 1896. Une version plus romantique, transmise par Myra, veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de soirée, son spectre ait ouvert la porte de la chambre de l’enfant — Myra avait 12 ou 13 ans — et l’ait regardée longuement (c’est cette Anna là que je préfère).

La seconde est un personnage tout autre, une femme d’affaire qui possédait maisons et magasins à Pretoria et à Johannesburg et les gérait avec habileté. Amie du maire de Joburg, parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi elle-même sa ferme de Buffelspoort.

Enfin, il y a une troisième Anna dont le portrait ne s’accorde que partiellement avec ce qui précède, une femme connue par les multiples procédures qu’elle a engagées, notamment contre Adolf Guttmann.
Celle-là serait née en 1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve reste un mystère jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann.

Là, c’est tout à fait clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin,  Adolf ne pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.
A dire vrai, cette dernière solution est la version « officielle » puisque le certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant » et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger : Adolf n’avait que 23 ans en 1881, à la naissance de sa première fille — et il serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à rejeter comme faux.

Et de toute manière, même si Adolf n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, le cousin et l’associé d’Adolf senior, le fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.

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En 1884, quand leur cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks, la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’Annie va utiliser cette nouvelle parenté et l’enrichissement d’Adolf pour s’intégrer à la société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Kruger.

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Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?

Bertha, fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants. Les réceptions sont régulières, mais les semaines s’écoulent souvent dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et les domestiques.


Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused). Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants — tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing ». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques (qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter, écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored » — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes, elle pourrait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.


En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en Europe.

Mais recevoir Adolf ? et Anna ?

Non, d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part, Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois enfants nés hors mariage…  Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.

Enfin en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp, l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au Président Kruger lui-même afin de le faire casser.

Bertha Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont les preuves d’adultère étaient si évidentes et la touchaient de si près.

(3)

Dans ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on trouve pourtant bien des femmes que la bonne société ostracise : un autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers. Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Il va sans dire que tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de Pretoria.

Cependant, Annie ne semble pas avoir eu besoin du legs empoisonné de Joseph car au contraire d’Adolf, c’est elle qui va s’enrichir — de fait, lors de son troisième mariage (elle se remarie immédiatement après le jugement de divorce qui la sépare d’Adolf), le testament qu’elle rédige montre qu’elle possède de nombreuses propriétés indépendantes. Une fois riche et remariée avec un aventurier italien (certes catholique), elle est devenue plus « respectable » sans doute et elle a peut-être fait jouer sa propre parenté, même éloignée, avec le général Joubert.
L’appartenance religieuse des enfants a néanmoins continué de poser problème. Ils avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi catholique, mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés refusait les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, souffrant, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ».

Et Adolf ?

Carte de l’Afrique australe avec le Matabeleland et ses mines d’or tout au nord, Jo’burg n’existe pas encore, la ferme d’Anna Guttmann Joubert où ont grandi les enfants se situait à l’ouest de Pretoria vers Rustenburg.

Séparé de sa femme, Adolf part en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. Rien ne dit qu’il y ait fait davantage fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il y a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant. En tout cas, il n’était pas en mesure de venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir et d’ailleurs les filles chasseront leur père à coups de cravache quand il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère.

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Débarrassés de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se rapprocher des Kruger jusqu’au mariage de Madge avec Frikkie Eloff et l’adoption de Myra par la famille.
Adolf junior, quant à lui, engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, est mort sur le champ de bataille. Mais de lui, aucune image n’a subsisté.

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Et Adolf senior ?

Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.