Une ville dans l'entre-deux


On peut encore se diriger dans Tbilissi avec ces plans anciens, le plan de Tiflis publié dans le Baedeker sur la Russie de 1914 ou celui du guide Moskvitch de 1913. Dans le détail tout a changé tant la ville s’est agrandie, surtout vers l’ouest et le nord. Ainsi, dans cette ville aujourd’hui, il y a une « Europe » à l’ouest — rien de bien original là-bas —, et ailleurs, au sud ou à l’est — quoi, déjà l’Orient ?

« L’Europe » évidemment, se trouve là où la ville s’est agrandie au XXe siècle. Les fenêtres ont gardé tous leurs carreaux, il y a de l’eau chaude à tous les étages, les appartements n’ont peut-être pas été divisés en 1937 après la disparition de leurs occupants, les escaliers ont certainement encore toutes leurs marches, aucun bout de métal, aucun bloc de béton n’encombre la cour, la façade n’a pas été criblée de balles en 1991, il n’est pas nécessaire d’éclairer les couloirs avec son téléphone, vous ne partagez pas l’entrée votre appartement avec une voisine acariâtre, le chauffage fonctionne, nul ne suspend son linge dans la cour.

Plan tiré du guide Moskvitch, 1913.

Plans tirés du Baedeker Russie, 1914.

A l’Est, au Sud, ce n’est pas forcément l’Orient mais ce n’est plus tout à fait l’Europe et c’est dans cet entre-deux que la ville que nous aimons et ses habitants s’épanouissent : un monde tour à tour ensommeillé ou plein de vitalité ; des espaces qui s’effondrent lentement dans l’indifférence et d’autres qu’on bâtit avec panache ; une ville qui nous vient d’un temps très lointain avec ses églises qui remontent au VIe siècle, plusieurs villes dans la ville héritées d’empires ennemis aujourd’hui disparus, et d’autres encore, fanées mais bien vivantes, qui semblent nées spontanément du dynamisme de leurs habitants ; un monde où s’affrontent la mémoire et l’oubli.

Dans ces quartiers évidemment délabrés, on marche à toute heure dans les rues poussiéreuses, on croise des enfants qui jouent et d’autres qui passent leur cartable sur dos, des chats vous filent entre les jambes, des femmes vont avec leur sac à provisions, des hommes ont le nez dans le moteur d’une voiture toujours plus antique. Le jour de l’an, chacun ici tire son feu d’artifice, de chaque fenêtre partent fusées et feux de bengale. Le soir venu, pour fêter l’an neuf, des hommes vêtus de noir dansent entre eux en cercle devant leurs voitures aux portières ouvertes, l’autoradio poussé à fond.


Il en est ainsi du quartier « arménien » — petites maisons, cahutes même, accrochées à la pente d’une ravine labourée par les pluies juste derrière la verrière du palais présidentiel. Je photographie une maison, un homme sort de derrière une porte et m’en remercie. Il connaît la France, son frère habite à Blois. Quand il est allé le voir, il a visité New Orléans — new prononcé à l’anglaise, mais Orléans à la française. Je l’assure qu’en France, nous avons seulement Orléans, que New Orleans est en Amérique. Il secoue la tête, dubitatif, il y est allé après tout… alors que moi, quand suis-je allée pour la dernière fois à Orléans ?

Ici, les maisons n’ont pas grand chose pour elles, ce n’est pas la vieille ville enfermée dans ses remparts autour de ses églises, ni le quartier tatar autour des bains, ni les beaux quartiers d’un siècle passé — mais un espace que chacun transforme au gré de son envie ou de sa fortune. Un jour peut-être, ici aussi, on viendra reconstruire et embellir comme on le fait en face, et qui dit si les habitants en profiteront. En attendant, là où tout s’effondre, on ouvre un petit chantier, on bricole entre les plaqueminiers et la vigne.


Rues pleines d’animation, voix, bruits, chantiers.

Il y avait à Tiflis bazars et caravansérails, les photos anciennes débordent de tapis et de fourrures, de cuivres martelés et d’aciers étincelants, de derviches et de lutteurs aux poignets ornés de bracelets. Aujourd’hui, les Persans s’appellent Iraniens et leurs camionnettes stationnent dans le labyrinthe de ruelles derrière le stade Dynamo.

Le bazar a changé mais les produits viennent toujours d’orient, d’autres produits, d’un autre orient, dans d’autres bâtiments où d’autres hommes tout de noirs vêtus, les épaules voûtées, arpentent la rue ou restent assis sur leurs talons à attendre. De boutique en boutique, les haut-parleurs déversent chacun une musique différente — maintenant je reconnais sans hésiter la variété géorgienne de l’arménienne, la pop russe toujours, les chansons azéries parfois, les turques ? ah, je ne sais plus. Chacun se presse, les hommes en groupes compacts sur la rue, arrêtant les voitures pour parler à l’un à l’autre et les femmes qui suivent d’autres trajets, plutôt dans les galeries couvertes.

Entre les marchands de téléphones au claviers en caractères arabes, cyrilliques, géorgiens ou les marchands de vêtements, entre les boutiques de matériels électrique et celles de quincaillerie, entre les revendeurs de pièces détachées automobile et les magasins de lingerie, des femmes assises par terre avec leurs fruits et légumes. Les unes sont venues de la campagne pour la semaine avec leur récolte, d’autres campent depuis des années avec leurs familles réfugiées d’Abkhazie à l’hôtel Colchide — et s’organisent.



Ruines

Au-delà des bains, sur la rive sud, dans le grouillement des ruelles qui s’étirent vers la crête rocheuse, les inondations diluviennes du printemps ont emporté des maisons et quelques uns de leurs habitants. Tout en haut, au bout de la gorge qui domine la ville, Essenine a vécu quelques mois. Plus bas, ce fut Goumiliov — sans doute pas aux mêmes mois. Les pavés ronds sont durs sous les pieds, la pente se fait très raide, bien des maisons sont à l’abandon ici et la vie s’éteint un peu.



En haut de la vieille ville, au pied de la forteresse, il y a encore beaucoup d’églises et des synagogues et une petite mosquée derrière les bains et même un temple zoroastrien dans la cour d’une maison. Mais sur l’autre rive, au-dessus de la falaise, derrière l’église et les remparts de Metekhi, l’ancienne cathédrale arménienne continue de se décomposer sous les regards des passants. Sa coupole s’est effondrée dans les années 1980 et tout est resté en place. On oublie vite les vieilles églises quand on doit reconstruire un pays. On en construit d’autres comme cette vaste cathédrale, à la dimension de la capitale d’un État neuf et à sa gloire, bâtie sur un vaste terrain à l’abandon. Sur le plan de 1914, il y avait ici un monastère arménien et son cimetière: ils ont été détruits en 1937. Un khachkar en rappelle la mémoire, planté devant une église neuve.

Une autre église, au cœur de la vieille ville, s’affaisse lentement et il a fallu l’effondrement de sa voute avec les fortes pluies du printemps dernier pour qu’on s’inquiète de sa décrépitude. Ailleurs, en 1924, un groupe de Grecs de Tbilissi avait envoyé une pétition aux autorités pour conserver l’église de la communauté. La pétition n’a pas empêché l’église grecque d’être rasée, comme ont été rasées ou laissées à l’abandon pendant des décennies bien des églises et les mosquées du quartier tatar.




Déconstruire, reconstruire

Nous aimons parer les villes de brume, effacer ce qui nous est trop lisse et dépourvu d’âme. Tant de choses nous deviennent invisibles à force d’être vues, alors que nous parons d’éternité les bazars et les sérails, les minarets et les coupoles disparus. Nous aimons ce qui porte la trace des mains qui patiemment ont forgé, modelé, taillé — la trace des pas qui ont creusé le sol au milieu du chemin comme nous aimons ces mondes que notre esprit se construit du souvenir de quelques photos.



Admettons, les villes ont une vie qui leur est propre, elles grandissent et s’étendent en banlieues qui nous semblent sans âme, on abat des immeubles pour en bâtir de plus haut, on perce des avenues, on rase des quartiers parmi les plus anciens parce qu’ils sont insalubres ou qu’ils gênent la circulation ou qu’ils favorisent l’effervescence populaire et la construction de barricades…

Elever des quais dans les années 1930 devait sans doute réduire l’étendue des inondations. Ainsi l’île Madakovski a-t-elle disparu pour devenir une extension de la rive droite de la Kura et le pont Nikolaïevski sur le bras sud est-il devenu le « pont sec » où se tient le marché aux puces. Mais fallait-il détruire le bazar et les caravansérails le long du fleuve devant le Maidan ?

Fallait-il enlaidir à ce point la rive gauche ? Là où il y avait les moulins sur ces photos anciennes s’étend aujourd’hui un jardin tout neuf, aux arbres encore fragiles et sans ombre, tout encombré d’amphores géantes. On y a installé également la base des télécabines qui montent à la forteresse sur la rive opposée en survolant le fleuve puis le quartier des bains. Dans ce nouveau Maidan, si joli, si propre, il est impossible de distinguer l’ancien du nouveau, le vrai du faux, l’original de la copie. Les bâtiments sont vides et seules les façades, comme autant de mirages d’un monde disparu qu’on voudrait ressusciter, regardent passer les touristes et les enfants des écoles dans leurs petites cabines suspendues.




Le Maidan en 2010 puis en 2012, après travaux.

Mais au-dessus du Maidan, derrière les bains turcs et la petite mosquée chiite, vers le jardin botanique, on rénove, on reconstruit, on reconstitue — et même si les lieux ne sont encore que peu habités, même si la vie y est encore superficielle, on a recréé les canaux qui sillonnaient le quartier des bains, on a ouvert une promenade de toute beauté dans une gorge fermée jusque ces dernières années au pied d’étranges maisons accrochées à la roche comme des nids d’osier tressé et on peut à nouveau rejoindre une cascade d’eau fraîche à quelques pas de la vieille ville.

Ermakov, la montée vers le jardin botanique et la mosquée (vers 1900)

La montée vers le jardin botanique et la mosquée, décembre 2011.



On trouve ailleurs dans la ville, dans les quartiers européens plus à l’ouest, de ces façades qui jouent sur la mémoire et copient d’autres décors. Décors d’église, décors perses, décors italiens sont une vieille tradition à Tbilissi. Même les immeubles staliniens de la ville avaient à leur tour repris la tradition de ce style italianisant d’un classicisme surdimensionné, déjà chéri à Moscou ou à Pétersbourg un siècle plus tôt. Dans le quartier allemand de la ville, Alexanderdorf, aux rues rectilignes et somnolentes, on a bâti au début des années 1950 les immeubles de prestige de la place Marjanishvili là où il y avait une église luthérienne — les Allemands ayant tous été déportés ou fusillés quinze ans plus tôt. Un peu au nord de la place, en revanche, on a conservé l’église catholique géorgienne de « style jésuite » et l’église orthodoxe russe avec ses bulbes bleus et sa tombe miraculeuse sur laquelle se pressent les fidèles.

Et les architectes maintenant, à leur tour, reprennent le même principe et reproduisent ces décors qui imitent des décors, ces façades 1900 copiant des palais Renaissance. Ils rajoutent des stucs, boursoufflent les façades, empilent les tourelles, prolongent les portes triomphales. Il est parfois difficile de distinguer les bâtiments anciens — pas si anciens — de tous ces immeubles neufs aux façades factices mais superbes, aux fenêtres obscures, aux appartements encore vides.

L’ensemble est troublant, mélange de beauté, d’insolence et de vide. Mais la nuit, dans la lumière jaune des réverbères, une fois les rues désertées, une fois parti le public des théâtres, les façades prennent l’allure dorée d’un immense décor de théâtre, étiré jusqu’à l’horizon sombre des montagnes et alors, la ville peut être fière de son élégance retrouvée.

Photo tirée de Советская Архитектура, 1953

La place Marjanishvili, 2012