Alexandre Roinashvili, photographe


Alexandre Roinashvili est né en 1846 dans une famille de paysans de Dusheti, au pied du Caucase, à une cinquantaine de kilomètres de Tiflis, non loin de la route militaire géorgienne. Comment a-t-il découvert la photographie, ce n’est pas dit, mais je l’imagine adolescent, posant devant un photographe ambulant tel ce photographe perse de Tabriz que montre une miniature de 1856 — on ne photographiait pas encore les photographes alors, on les peignait.


Il est venu à Tiflis au début des années 1860 où il a appris la photographie et la peinture chez Theodor Chlamov. Il ouvrit son propre studio en 1875, devenant ainsi le premier photographe professionnel de Géorgie, permettant à la photographie de trouver sa place chez les membres de l’intelligentsia géorgienne qui décorèrent leurs maisons de ses images de monuments ou de célébrités. Célébrités littéraires : le poète, avocat, journaliste et homme politique Ilia Chavachavadze, l’un des pères de la nation géorgienne moderne ; le poète du retour à la nature Alexandre Kazbegi, vivant en berger dans les montagnes, et dont le personnage central de son roman Le Patricide, Koba, fut l’un des modèles du jeune Staline ; ou Vazha-Pshavela, poète épique et ethnographe, explorateur du passé mythologique de sa région des montagnes de Pshavi. Célébrités du théâtre aussi, ou personnalités étrangères comme Oliver Wardrop, diplomate, futur Commissaire de la Légation britannique entre 1919 et 1921 pendant l’éphémère République géorgienne et, en ces années 1890, traducteur du recueil de fables du XVIIe siècle, Le Livre de la sagesse et des mensonges de Sulkhan-Saba Orbeliani, tandis que sa sœur Marjory traduisait le chef-d’œuvre de la poésie médiévale géorgienne, le Chevalier à la peau de panthère de Shota Rustaveli.


Roinashvili fut l’un des initiateurs de la Société des amateurs de la photographie à Tiflis à l’origine du Musée des antiquités caucasiennes : pendant ses années de déplacements dans le Caucase, jusqu’au Daghestan, il collectionna toutes sortes d’objets anciens, armes, vases, vaisselle d’argent, meubles, textiles qu’il a ensuite présenté au cours d’expositions itinérantes jusqu’à Saint-Petersbourg. Philanthrope, son implication dans la vie culturelle de son pays jusqu’à sa mort en 1898 fut intense : il organisa des représentations théâtrales dans son studio, publia des articles sur toutes sortes de sujets, offrit des livres aux écoles et aux bibliothèques de campagne.

Bibliothèque musée de la Société de diffusion de l’instruction


Après sa mort, le sort de son studio et de ses archives resta longtemps incertain. Ses élèves continuèrent son travail avant de se séparer et d’ouvrir leur propres studios ailleurs dans Tiflis ou à Telavi. En fin de compte, Dmitri Ermakov acheta l’ensemble de ce qui subsistait en 1905.


Après la mort de ce dernier en 1916, les négatifs de Roinashvili furent acquis avec ceux d’Ermakov par la Société historique et ethnographique et l’Université de Tiflis — et c’est aujourd’hui le Musée national géorgien qui a publié une partie de son œuvre.


A l’image de l’encadrement de cette photo avec ses quatre écritures, le travail de Roinashvili reflète la diversité des peuples du Caucase : Grecs, Arméniens, Tatars, Lazs, Lezghiens, accompagnent les montagnards géorgiens ou les habitants des villes. Peu de photos ici ont été prises réellement en extérieur, de manière documentaire, comme le faisait Ermakov sensiblement à la même époque : tout au plus, un arbre, un pan de mur soutiennent le sujet — mais la plupart des images ont été faites en studio, éclairées et longuement posées.

Le bazar de Tiflis, vu par Ermakov


Paradoxalement pour des photographies, ces images ne semblent donc pas liées au réel. Le fond est souvent d’un gris opaque, parfois d’un noir uni. Sur chacune d’elle un visage, unique, fiévreux, attentif, dont le regard se dérobe, comme à l’écoute d’un monde intérieur — visages de pauvres, visages de femmes, visages de montagnards, visages de princes ou d’artistes.

Pour nous, près d’un siècle et demi plus tard, ce sont surtout les costumes qui nous racontent une histoire : ainsi ces femmes musulmanes en jupon bouffant, souvenir des tutus de danse admirés par le Shahinshah en visite à Paris ou à Saint-Pétersbourg et dont il revêtit les femmes de son harem avant que la mode ne s’en étende au reste du monde persan ; les coiffures ornées de bijoux et de pièces de monnaie ; les broderies et les tissages savants ; les turbans et les fourrures ; les jarres de cuivre, les poignards et les armes à feu. Et le décor du studio, ses tapis, évoquent un monde qui pour quelques décennies encore survit autour du Maidan de Tiflis et de son bazar.




Dans les villes, pas seulement à Tiflis, ils sont nombreux à vouloir leur portrait et à fréquenter le studio de Roinashvili. Ces aristocrates, parfois guerriers, parfois poètes, ces femmes aux coiffures étranges, ces adolescents fragiles offrent à la mémoire leurs visages pensifs et leur regard grave au-dessus des vêtements sombres.

Nikoloz Chavchavadze